L'intimité confiée
Se livrer à un système, c'est lui confier ses données les plus intimes. À qui appartiennent-elles ? La question est centrale — et trop peu posée.
Manifeste IA
Un groupe de travail composé de praticiens de notre institut a été crée début janvier 2026 afin de se pencher sur la place de l'intelligence artificielle dans le domaine de la santé mentale.
Voici le fruit de nos réflexions.
Thérapie et intelligence artificielle : ce qui change, ce qui demeure.
Pendant qu'une grande partie de la profession regarde l'intelligence artificielle avec inquiétude, nous avons choisi de l'étudier. L'IGES est l'une des premières écoles de psychothérapie francophones à se doter d'un groupe de réflexion dédié à l'IA. Non par fascination — par lucidité.
D'abord, soyons clairs : l'IA n'est ni une menace à conjurer ni un miracle à célébrer. C'est un paramètre — désormais inévitable dans l'évolution de la société. Le nier ne le fera pas disparaître ; le diaboliser non plus.
Nous ne la regardons pas d'un mauvais œil. Nous en tenons compte. Et nous pensons qu'un thérapeute qui refuse de comprendre l'outil que ses patients utilisent déjà tous les jours se condamne à parler d'un monde qui n'existe plus.
Le déni n'a jamais rien soigné. Reconnaissons-le sans trembler : sur certains terrains, l'IA fait déjà mieux que la majorité d'entre nous.
Tout ce qui relève de l'information, de la structuration, du soutien quotidien et du rappel des exercices, une machine le fera bientôt mieux, plus vite, moins cher. Le reconnaître n'est pas se renier — c'est savoir où se trouve vraiment notre valeur.
Disons-le franchement : l'IA absorbera une part du marché thérapeutique. Pas la plus noble — la plus standardisée. Les protocoles appliqués comme des recettes, l'écoute flottante doublée de conseils gentils, le soutien émotionnel de surface : tout cela sera automatisé. Le thérapeute « technicien » est, à terme, remplaçable.
Et ce n'est pas seulement une mauvaise nouvelle. L'IA va aussi permettre à bien plus de personnes d'oser un premier pas vers l'introspection — seules, dans une forme d'intimité, sans regard extérieur. Pour la plupart de celles qui, autrement, n'auraient jamais rien entrepris et auraient continué à vivoter avec leurs difficultés, ce premier pas sera précieux. Et il les conduira, nous l'espérons, vers un thérapeute en chair et en os.
Une mise en garde, au passage. Nous sommes encore loin d'une véritable intelligence : pour l'instant, il s'agit d'un documentaliste prodigieux, entraîné sur une vaste base de données — et incapable d'aller au-delà d'elle. Si cette base contient une carte du monde erronée, c'est cette carte qu'il restituera. L'immense promotion qui entoure l'IA tient aussi à ceci : les grandes entreprises ont tout intérêt à vendre leur produit comme le plus beau, pour attirer les investissements et séduire par un rêve technologique. Gardons la tête froide.
La présence, elle, ne se programme pas.
C'est une relation de présence. Et voici l'essentiel — ce qu'aucune montée en puissance ne changera.
Ce qui soigne, c'est souvent ce qui ne se dit pas : le silence partagé, le regard, la co-régulation de deux corps, le champ qui se crée entre deux êtres. C'est la personne qui tremble, qui pleure, et qui sent qu'on est vraiment là. C'est l'intuition qui monte du corps du thérapeute. C'est le courage d'entrer dans la douleur de l'autre sans se protéger derrière un écran. C'est, parfois, le simple fait qu'un autre être humain mise sur vous — au-delà des probabilités.
Les traumatismes complexes, dissociatifs, précoces ; les blessures d'attachement ; les moments où l'on a besoin de tester la relation, de la mettre à l'épreuve — rien de cela ne se traite avec une machine qui n'a ni corps, ni histoire, ni vulnérabilité réelle à partager.
C'est ici que notre regard diffère de celui des autres écoles. L'IA, c'est le mental qui parle au mental.
Elle est production conceptuelle pure : brillante, rapide, infatigable — et sans présence. À ce titre, elle est le miroir le plus fidèle de ce que nous appelons le mental. Un agent toujours disponible pour commenter vos états peut, sans le vouloir, nourrir la rumination, l'identification, la transe ordinaire dans laquelle la souffrance s'enracine. Il approfondit parfois le sommeil au lieu de réveiller.
Or la déshypnose va exactement dans l'autre sens.
« Ce n'est pas calmer le mental. C'est reconnaître qu'on n'est pas ce mental et aller au-delà, en amont de celui-ci : la pure présence. » Déshypnose — Institut de Guidance Émotionnelle Stratégique
Là où l'IA prolonge la boucle du mental, la déshypnose en sort. C'est pourquoi, paradoxalement, l'IA pourrait devenir un formidable support pédagogique : en l'observant, on reconnaît le mental pour ce qu'il est — et l'on entrevoit ce que nous sommes, au-delà de lui.
Quatre risques méritent toute notre vigilance — et notre honnêteté.
Se livrer à un système, c'est lui confier ses données les plus intimes. À qui appartiennent-elles ? La question est centrale — et trop peu posée.
Une oreille disponible en permanence peut devenir une béquille dont on ne se passe plus.
L'algorithme tend à vous dire ce que vous voulez entendre. Un thérapeute, lui, ose vous confronter.
Sans inconfort, il n'y a pas de croissance. Le confort permanent peut endormir le travail au lieu de le faire avancer.
| Dimension | Le thérapeute humain | L'intelligence artificielle |
|---|---|---|
| Présence | Incarnée, sensible — le corps parle autant que les mots | Simulée — aucune incarnation, aucun ressenti réel |
| Empathie | Résonance émotionnelle vécue | Empathie calculée, contextuelle |
| Transformation | États modifiés de conscience : hypnose, déshypnose, silence | Recadrage cognitif, information |
| Intuition | Issue du vécu et du non-dit | Probabilités tirées de données existantes |
| Disponibilité | Limitée — temps, énergie, planning | 24/7, sans fatigue |
| Savoirs | Bornés par la formation et la mémoire | Accès massif et instantané |
| Coût | Plus élevé — donc plus précieux | Quasi nul à grande échelle |
| Responsabilité | Éthique et légale, réelle | Déléguée, sans engagement réel |
| Cadre & limites | Tient un cadre, ose dire « non » | Logique, mais jamais incarné |
| Valeur dans le temps | Croît avec la qualité de présence | Croît avec la puissance de calcul |
Le futur n'est pas « l'humain ou l'IA ». C'est l'IA comme assistant, l'humain comme espace de transformation. Le thérapeute de demain, tel que nous le formons, sera à la fois superviseur d'une IA et expert de la relation humaine profonde.
En nous libérant du travail répétitif et peu rémunérateur, l'IA nous rend plus disponibles à l'essentiel : la rencontre. Loin de nous diminuer, elle nous oblige à devenir meilleurs — thérapeutes de la profondeur, du corps et du lien vivant.
Nous ne nous contentons pas d'en parler. L'IGES développe son propre agent d'accompagnement : une aide entre les séances, strictement limitée au suivi des exercices prescrits par le thérapeute, au rappel de leur sens et à un encouragement mesuré.
Son périmètre est délibérément étroit. Il ne conduit aucun travail thérapeutique, ne pose aucun diagnostic et n'offre pas de soutien émotionnel ouvert. Il coache surtout sur le suivi et rappelle les recadrages du thérapeute. En cas de signal de détresse, il oriente immédiatement vers le thérapeute référent ou les services d'urgence — sans jamais tenter de gérer la situation seul.
Et toujours, par construction, il renvoie vers l'humain. Fidèle à l'esprit de la déshypnose, il est conçu pour qu'on s'en passe : chaque échange ramène la personne à sa propre ressource et à son thérapeute. L'agent prolonge le soin ; il ne le remplace pas.
« Si votre travail peut être remplacé par une intelligence artificielle, c'est qu'il ne s'agissait pas encore tout à fait de thérapie. »
L'IA est un miroir du mental. Le reconnaître nous ramène à la seule question qui compte vraiment :
qui regarde ?
Utilisons cette opportunité supplémentaire pour revenir à la source de notre être qui ne souffre jamais.